CHAPITRE VI

LES PROTESTANTS DE NAUROY DE 1778 A 1787

1 . - L'exécution de l’arrêt

Le clergé, on le conçoit, ne se résigna pas facilement à exécuter un arrêt qui déclarait mal fondées (ne fût-ce encore qu'à moitié) ses prétentions et ses formules.

Pendant toute l'année 1778, le desservant Baroux continue à inscrire sur les registres de baptêmes les enfants protestants comme nés de une telle et un tel, " qui étant présent au baptême a reconnu ledit enfant pour son fils, etc. ".

Mais en 1779 arrive un nouveau curé, Deboux, licencié en théologie de la faculté de Paris - peut-être l'envoyait on dans cette petite paroisse, peu accoutumée à avoir pareils titulaires, pour mieux surveiller les hérétiques encouragés par leur récent succès. - Contrairement à l'usage de ses prédécesseurs, il n'indique jamais si les personnes mariées ou inhumées ont reçu les sacrements de l'Eglise. Au répertoire, fort bien fait, on trouve après divers noms, la mention : "  DE LA PRÉTENDUE RÉFORMÉE " ou : " R. P. R. " Dans les actes de baptême l'indication du légitime mariage est tantôt omise, tantôt raturée.

Pour les familles qui avaient directement bénéficié de l'arrêt de réformation - et même pour quelques autres on emploie souvent la formule rétablie sur les actes antérieurs à 1778 : " X. né de N. et N. SA FEMME ". Une fois seulement le nom du père est inscrit avant celui de la mère :

(15 mars 1779) : " Jean François, né d'aujourd'hui, d'Henriette-Susanne Bruyon, native de la paroisse de Bohain, domiciliée en celle-ci depuis environ trois ans, et de Pierre-Louis Bas, compagnon mulquinier, etc. ".

Cette année-là, sur 31 baptêmes, le tiers concerne des protestants ! Voici d'ailleurs les chiffres depuis que les registres permettent, sans aucune erreur possible, de reconnaître les actes nous intéressant :

1779 10 sur 31
1780 3 sur 20
1781 4 sur 29
1782 4 sur 28
1783 1 sur 33
1784 5 sur 27
1785 5 sur 44
1786 5
1787 6
1788 6 sur 16
Total 49

En 1783, nouveau curé, M. de Santouillet, qui, l'année suivante, emploie plusieurs fois la formule la plus explicite que nous ayons encore rencontrée en faveur des protestants :

(27 février 1784) : " Jean-François, né la veille du LEGITIME MARIAGE de Jean-Louis Lesourd, mulquinier, et de Marie-Josèphe Bas, L'UN ET L'AUTRE PROFESSANT LA R. P, R. et MARIES DANS LADITE RELIGION ".

En 1785 il y a simplement : " du mariage " ou (deux fois) " du légitime mariage de... ". Et voici qu'en 1786, pendant une absence de son collègue, le curé de Bellicourt revient aux vagues et longues périphrases ;

" Une fille présentée par Anne-Margueritte Marin, maîtresse sage-femme en cette paroisse, qui conjointement avec les parrain et marraine ci-après nommés ont dit ETRE DE Jean-Baptiste Louchard et d'Emilie Dégremont, de cette paroisse, qui fut nommée Marie-Catherine-Victoire, etc. ".

En 1787, encore un nouveau curé : avant d'adopter l'expression " du mariage " dans les actes relatifs aux protestants, qu'il note d'une croix en marge, il emploie encore, dans un acte, la formule infamante de 1774 :

" Jean-Auguste Bas, né de Louis-Joseph Bas QUI S'EST LUI-MÊME DECLARE PERE ET A RECONNU LEDIT ENFANT POUR SON FILS, et Marie-Catherine Carlier, etc. ".

2. - La situation en 1787

Ainsi malgré l'ordonnance de 1782 qui interdisait d'appeler bâtards les enfants nés de mariages faits hors de l'Eglise, le clergé, à la veille de l'édit de tolérance, revenait aux formules les plus intolérantes ; le 12 avril 1787 on écrivait de Saint-Quentin :

" Je viens d'engager M, le procureur général de ce parlement de faire cesser les plaintes des habitants du Hainaut et du Cambrésis, sur le refus que les curés font de mettre les noms de baptêmes que les pères et mères donnent à leurs enfants, et d'insérer dans les extraits baptismaux que les mariages ont été faits à Tournai par un ministre religionnaire. M. le procureur général m'a promis de faire cesser ces désordres, et il est nécessaire d'y pourvoir, puisqu'une partie de ces paysans sont revenus d'Ecosse et d'Angleterre à ma sollicitation, et que ces petites vexations les feront retourner à Londres, Aberdeen et Glasgow, d'où j'ai eu tant de peine de les avoir. En vérité, la conduite des curés me donne plus de peine que les prédicants, qui finiront par les remplacer entièrement, si les premiers ne sont pas plus sages ".

CHAPITRE VII

L'ÉDIT DE TOLÉRANCE

I . - Joie et déception

Enfin, grâce à la bienveillance du philosophe-ministre d’Etat Malesherbes, à l'intervention du général La Fayette, aux démarches du pasteur Rabaut Saint-Etienne, l'édit de tolérance fut signé par le roi le 17 novembre 1787. Suivant les expressions même du préambule : " les non-catholiques ne recevront que ce que le droit naturel ne permet pas de leur refuser : de faire constater leurs naissances, leurs mariages et leurs morts afin de jouir des effets civils qui en résultent ".

Après deux siècles de persécutions, ces premières concessions officielles parurent une immense délivrance. Dans un sermon publié sur ces paroles du psaume LXVI : " Peuples bénissez notre Dieu et faites retentir le son de ses louanges ", nous lisons : " Un édit de bienfaisance vous a mis dans la classe des citoyens ; vos unions revêtues du sceau de l'autorité seront respectées ; la veuve ne sera point chassée comme une étrangère...; vos propriétés, vos commerces sont sous la sauve-garde d'une loi émanée du Trône ! "

Cependant, comme on avait espéré l'entière liberté du culte, il y eut quelques désappointements; pour les calmer, et ménager la transition entre l'ancien et le nouvel état de choses, Rabaut Saint-Etienne rédigea une sorte de circulaire qui fut sans doute envoyée aux Eglises du Vermandois comme à toutes les autres : il y recommande de ne donner aucune marque publique de joie, de ne rien changer dans le lieu ni la forme du culte jusqu'à l'enregistrement de l'édit, de payer la rétribution accordée aux curés et juges à l'occasion des mariages, naissances et enterrements, enfin de continuer à tenir régulièrement pour chaque consistoire les registres des actes faits par les pasteurs.

Le clergé, en général, résista activement ou passivement : un évêque enjoignit, par un mandement aux curés de désobéir à la loi. Elle ne fut appliquée qu'après l'enregistrement en parlement et diverses formalités ; en sorte qu'à Nauroy, pendant les quatre premiers mois de l'année 1788, les naissances et inhumations de protestants continuent à être inscrits sur les registres du curé. Des parents viennent encore présenter le 4 avril leur enfant au baptême, et c'est la dernière fois qu'on recourt à cet ancien moyen de faire constater son état-civil.

2. – Les registres d’état-civil protestants à Nauroy

En effet, le 15 avril 1788, le bailli général des terres et seigneurie de Nauroy ouvrit deux registres actuellement reliés à la suite du VIe recueil des registres paroissiaux et ainsi intitulés:

" Registre coté et paraphé par Louis-Joseph-Eléonore Déjardin, bailli général des terres et seigneurie de Nauroy, pour servir à enregistrer les sépultures des protestants de ladite paroisse de Nauroy. A Nauroy, ce 15 avril 1788. Déjardin.

" Registre, etc…, pour servir aux baptêmes et mariages des protestants, etc… ".

Voici les deux premiers actes inscrits sur ces registres :

" Ce jourd'hui treize mai mil sept cent quatre vingt huit, pardevant nous M. Louis-Joseph-Eléonore Desjardin, avocat en parlement et au bailliage de Saint-Quentin, bailli général des terres et seigneuries de Nauroy.

Sont comparus Jean-Charles Louchard, mulquinier demeurant à Nauroy, et Jean-Charles Courtois, aussi mulquinier audit lieu, lesquels nous ont dit et déclaré que ce jourd'hui vers les trois heures du matin, Marie-Susanne Bruon, fille majeure demeurante audit lieu, NON CATHOLIQUE, tante et belle-tante desdits comparants, est décédée audit lieu, âgée de cinquante-six à cinquante-huit ans, de laquelle déclaration leur avons accordé acte et pour être procédé à l'inhumation de ladite défunte à l'endroit pour ce destiné avons nommé et nommons pour commissaire en notre lieu et place le sieur Nicolas Hinault, demeurant audit Nauroy, lequel signera ces présentes après ladite inhumation.

Fait double les jour et an susdits, et ont lesdits comparants signé avec nous après lecture faite. DESJARDIN, CHARLES LOUCHARD, CHARLES COURTOIS ".

" Et le jourd'hui quatorze mai mil sept cent quatre vingt huit, en présence de nous Nicolas Hinault, commissaire dénommé en la déclaratinn de l'autre part, le corps de Marie-Susanne Bruon a été inhumé audit Nauroi à l'endroit pour ce destiné et avons signé.

HINAUT ".

" Ce jourd'hui premier septembre mil sept cent quatre vingt huit, pardevant nous, etc., sont comparus Louis-Joseph Vatin, mulquinier demeurant audit Nauroy, NON CATHOLIQUE, assisté de Charles Delaporte, mulquinier audit Nauroy, et de Jean-Louis Bas, manouvrier audit Nauroy, tesmoins, lequel nous a dit et déclaré que de son mariage avec Marie-Reine Duproix, sa femme, et par eux réitéré au bailliage de Saint-Quentin, le vingt-six juin dernier, il leur est né le trente aoust dernier, sur les deux heures ou environ du matin, un enfant garçon duquel ladite Duproye est accouchée, qu'il a reccu baptême le lendemain trente et un et qu'il a reccu pour nom Abraham, par Pierre-Joseph Drancourt, garçon mulquinier résident audit Nauroy et demeurant ordinairement à Walincourt, et Marie-Josephe Watin, fille de Charles Watin dudit Nauroy, ses parrain et marraine. Dont acte, et ont les tesmoins signé avec nous et ledit Watin, père, fait sa marque ayant déclaré ne savoir escrire ni signer de ce enquis.

JEAN-LOUIS BAS.

+ DELAPORTE.

DESJARDINS,

L'expression officielle non catholique, employée dès 1788 dans le texte des actes, remplace en 1789 le mot protestant dans le titre des registres, d'ailleurs de tout point semblables, sauf qu'ils se composent de quatre feuilles seulement, sur papier timbré à deux sols comme les registres du curé. On avait reconnu que les seize feuilles données la première année étaient beaucoup plus qu'il n'en fallait. En effet, douze actes seulement sont inscrits sur les quatre registres des années 1788 et 1789 : 5 baptèmes, 7 inhumations, et aucun mariage (Appentlice IX).

S'il y en eut, peut-être fût-il seulement béni par le pasteur qui résidait sans doute à Hargicourt : la plupart des baptêmes semblent faits le dimanche, et en tout cas très peu de jours après la naissance des enfants.

Ces actes constatant ainsi à la fois la naissance et le baptême nous renseignent aussi sur le mariage des parents ; et nous voyons que tous les mariages cités ont été réitérés au bailliage de Saint-Quentin le même jour 26 juin 1788 : " L'édit, dit Rabaut le Jeune, répandit la joie et la consolation dans toutes les familles ; on vit bientôt les réformés accourir en foule chez les juges royaux ; on vit des vieillards faire enregistrer avec leurs mariages ceux de leurs enfants et de leurs petits-enfants ", L'un des comparants de Nauroy, Claude Courtois, le premier que nous avions vu enregistrer à Tournay en 1755, s'était remarié seize ans avant 1788. En premières et en secondes noces il avait eu au moins treize enfants.

Les déclarations de mariage étaient ainsi rédigées :

" L'an 1788.., sont comparus devant nous, en vertu de l'édit du mois de septembre 1787, N. N, lesquels nous ont déclaré qu'ils se sont pris en légitime et indissoluble mariage et se sont promis fidélité ; que de leur mariage est issu... enfants, savoir : .... Laquelle déclaration a été faite en présence de (quatre) témoins, etc. ".

Les intéressés recevaient une copie signée de l'acte.

Ce nouvel état de choses, obtenu après tant d'années d’efforts, et qui était évidemment transitoire, dura à peine deux ans. La convocation des Etats généraux fit présager de prochains changements. Les cahiers des bailliages d'Amiens et de Ham portaient : " Afin que la liberté des citoyens ne puisse être de nouveau compromise par la révocation d'une loi dictée plus encore par l'amour de l'humanité que par la politique, les députés demanderont que l'édit de novembre 1787, qui assure aux non-catholiques un état-civil en France, soit sanctionné par l'Assemblée des Etats généraux ".

L'Assemblée Constituante, dépassant ces espérances, proclama l'égalité complète de tous les citoyens (déclaration des droits de l'Homme, 21 août 1789). Les actes de l'état-civil devaient, en conséquence, être rédigés pour tous par le pouvoir civil jusqu'à la fin de l'année ; à Nauroy, comme sans doute partout ailleurs, on continue à employer les deux séries distinctes de registres : l'une pour les catholiques, l'autre pour les protestants. Mais à partir de 1790 jusquà nos jours il n'y a plus qu'une série et les actes uniformément rédigés cessent de fournir le moindre indice pour l'histoire religieuse. C'est d'après d'autres documents, généraux ou particuliers, que nous avons à étudier la réorganisation des Eglises, les lieux de culte et de sépulture à Nauroy.

3. - Réorganisation des églises

Nous avons laissé les Eglises du Vermandois au moment de leur réorganisation, vers l'année 1778 : cette date est assurément importante dans leur histoire. C'est celle où l'arrêt du Parlement ordonne la réformation des actes de baptême, celle aussi où les protestants de Nauroy cessent (conformément à la décision antérieure du consistoire de Lemé) de faire bénir leurs mariages à Tournay ; dès 1778 il n'y a plus de nouveaux noms inscrits parmi les membres de l'Eglise Wallonne. Jusqu'en 1778 également, les parents avaient dû renoncer pour leurs enfants aux prénoms bibliques chers aux huguenots ; ils devaient même souvent subir les prénoms imposés par le curé ; toutes les filles baptisées à Nauroy de 1758 à 1778, sauf une, s'appellent Marie, mais dans les actes de mariage ou de décès ultérieurs nous voyons ces mêmes personnes désignées sous leur prénom usuel, qui est toujours l'autre (Hélène et non Marie-Hélène, etc). A partir de 1778 reparaissent les noms tirés de l'ancien testament et que les curés estropient souvent : Eloi (Elie), Achari (Zacharie), Judith, Daniel, Esther.

Aucun protestant de Nauroy ne figure parmi les six anciens députés de Picardie (et particulièrement du Vermandois) avec le ministre Dolivat en 1779 à Bohain au synode des provinces de Thiérache, Picardie, Cambrésis, Orléanais et Berry. Voici les décisions de ce synode qui intéressent spécialement de petites Eglises comme celle de Nauroy :

" Une personne sera nommée dans chaque Eglise pour l'instruction de la jeunesse.

" Pour empêcher que nos sacrés mystères ne soient profanés, on rétablira l'ancien usage touchant les marques pour approcher de la Sainte-Cène, sur lesquelles sera empreinte la première lettre de l'Eglise du lieu, elles seront distribuées à l'entrée de l'Eglise, et cet usage sera établi insensiblement et par degrés dans toutes les sociétés, avant la tenue du prochain synode, sous peine de censure.

" Les colloques procéderont avec prudence contre ceux qui refusent de contribuer aux frais survenus pour persécutions, ou pour l'Eglise en général".

Le ministre Dolivat fut (ou resta) chargé de desservir Hargicourt, Templeux, Jeancourt, Brancourt et leurs annexes comprenant certainement Ronssoy, Vendelle, Nauroy, Montbrehain.

Nauroy fut ensuite desservi par le pasteur Née dont l'adresse était en 1788 : " à Saint-Quentin ou à Bohain, chez M. Delassus ".

Nous avons remarqué d'autre part qu'en cette année 1788 le pasteur résidait assez près - à Saint-Quentin ou à Hargicourt - pour qu'il pût toujours faire les baptêmes dans la semaine suivant la naissance de l'enfant (app. X), et que ce baptême avait lieu - à Nauroy ou ailleurs plutôt le dimanche, probablement dans l'assemblée des fidèles.

4, - Composition et développement de l’Eglise de Nauroy

Cette assemblée, en l'absence du pasteur, était présidée par un ancien ou un lecteur qui lisait et relisait des recueils de sermons anciens ou nouveaux. Nous ne savons qui étaient ces anciens et lecteurs, mais les traditions locales et nos divers registres laissent à penser que c'étaient plutôt des membres des familles Courtois et Duproix. Ils paraissent en effet avoir eu plus d'aisance et d'instruction que les autres, quoiqu'ils soient aussi qualifiés " mulquiniers " ou, comme traduit l'arrêt de 1778, fabricants de toiles.

Il n'y a en effet que des tisseurs et quelques manouvriers parmi les protestants de Nauroy au XVIIIe siècle. Les femmes sont fileuses. Il n'y a plus aucun cultivateur. Tous les habitants du village étaient d'ailleurs de pauvres gens. La dame du lieu, Mme de Mouchy d'Hoquincourt, y avait un receveur, Me J.-B. Leclerc, qui figure une seule fois, comme parrain, en 1774. Les registres ne témoignent qu'une seule fois du passage d'étrangers de distinction: le 4 mars 1778, baptême de " Marie-Josèphe-Charlotte-Félicité de Champrosé (sic), fille de Joseph-Laurent Champrosé, inspecteur du canal de Picardie, habitant cette paroisse depuis environ sept mois " ; parrain : M, de Lionne, directeur général des canaux de Flandre et de Picardie; marraine: Marie-Joséphe-Félicité de Monmerqué ",

C'est au milieu de ces humbles travailleurs que le protestantisme fit, dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, de nombreux prosélytes. Les vieillards disent qu'au temps de leurs grands parents il y avait déjà à Nauroy beaucoup de protestants ; en 1779 ils étaient assez nombreux pour figurer dans le tiers des actes de baptêmes : en général, il est vrai, la moyenne est de 5, représentant un sixième de la population totale.

Au retour du prêche de Tournay les premiers protestants, descendants des " nouveaux convertis " de la Boîte-à-Cailloux, édifiaient leurs voisins par leurs récits, la lecture de la Bible, le chant des psaumes, l'honnêteté de leur conduite. Telle famille de plus en plus nombreuse, les Bas, paraît avoir été ainsi gagnée à cette époque. L'impression produite sur les catholiques était profonde la première fois qu'ils accompagnaient quelque ami protestant au prêche, à Hargicourt, à Tournay même, puis à Nauroy.

Ma grand'mère, me disait une vieille femme, Mme Desse, née à Serain, en 1814, alla un jour trouver le curé et lui demanda à communier sous les deux espèces. Le curé refusa, naturellement. " Dimanche, répliqua la femme, j'irai au temple. " Son mari l'y suivit, et, la première fois, " eut sa chemise toute mouillée entre les épaules par sa grande émotion ". Un autre alla dans l'Eglise catholique de Montbrehain scier la place du banc qu'il avait occupé jusqu'alors et où il ne voulait plus s'asseoir puisqu'il venait d'apprendre que le véritable Evangile était prêché ailleurs.

Cependant, à tout prendre, malgré les nombreuses familles et l'adjonction de ceux qui " abjuraient les erreurs de l'Eglise romaine ", les protestants de Nauroy ne formaient pas un des groupes les plus nombreux de la région.

De 1758 à 1789 (l'espace d'une génération) nous comptons 111 baptêmes (app. V et IX), soit, avec les enfants non baptisés, morts en bas-âge, dont les registres des inhumations nous révèlent parfois les noms, de 130 à 140 naissances au moins, pour 30 chefs de famille dont voici les noms :

  • BAS Louis-Joseph, Amant, Pierre-Louis, François, Eusèbe, Jean-Louis, Louis-Joseph ;
  • BAUDOUIN ;
  • BOUCHER André ;
  • COMONT Félix ;
  • COURTOIS Claude, Pierre ;
  • DELAPORTE Charles ;
  • DUPROIX Albert;
  • FONTAINE Michel ;
  • GAVERIAUX OU GENENAUX Nicolas ;
  • GRAIN Jean-Louis;
  • LECLERC Jean ;
  • LESOURD Jacques, Jean-Louis ;
  • LOUCHARD Jean-Baptiste, Jean-Charles ;
  • MALÉZIEUX Augustin;
  • POTENTIER Romain;
  • VATIN Jean-Charles, Pierre-Joseph, Charles-François, Alexis;
  • VITASSE Alexis ;
  • YDRON Simon.

Si l'on ajoute ce chiffre d'une soixantaine de parents, grands-parents, arrière grands-parents (car on vivait fort vieux) au chiffre des enfants nés pendant la même période trentenaire, on arrive au total d'environ deux cents protestants. C'est aussi celui vers lequel on arrive en comptant six personnes pour chacune des trente familles, moyenne trop faible si l'on considère que Claude Courtois eut au moins 14 enfants, Charles Vatin 9, Pierre Courtois, Louis Bas, Louis-Joseph Vatin, 6, etc.

Ce chiffre de deux cents est à peu près celui des protestants habitant Nauroy à la fin du XIXe siècle, au cours duquel des causes industrielles et économiques ont entraîné au loin une bonne partie des individus et même des familles entières originaires de Nauroy.

En présence de cet accroissement des protestants par le nombre des enfants et des prosélytes, on conçoit qu'un fonctionnaire catholique en fût venu à écrire en 1787 ces lignes que nous avons citées plus haut: " Les prédicants finiront par remplacer entièrement les curés, s'ils ne sont pas plus sages ! "

Des faits semblables, trop ignorés de ceux qui écrivent l'histoire générale, se sont reproduits dans d'autres régions. " Tous les historiens de la période du Désert constatent la conversion de catholiques au protestantisme dans le cours du XVIIIe siècle. C'est ce qui explique le nombre des protestants français à l'époque de la Révolution (où le mouvement vers le protestantisme s'arrête). On parle alors de un million au moins et de deux millions au plus. Nous admettons volontiers que le second de ces chiffres est exagéré et qu'il faut s'en tenir au premier".

CHAPITRE VIII

L'ÉGLISE DE NAUROY AU COMMENCEMENT DU XIX° SIÈCLE

(1803-1837)

1. - Le Concordat

Nous ne savons rien de l'histoire des protestants de Nauroy pendant la Révolution. En 1804, ils étaient encore 169. Lorsque après le Concordat et les articles organiques de l'An X, un décret de 1803 eut créé le Consistoire de Monneaux pour les départements de l'Aisne et de Seine-et-Marne, Nauroy fut compris dans la section d'Hargicourt où résidait depuis 1801 le pasteur Jean-Charles Matile (+ 1838). Parmi les anciens du Consistoire nous remarquons en 1816 Pierre-Etienne Bas et en 1821 Albert Duproye : ces deux noms figurent aussi comme ceux des notables représentant " les protestants de Nauroy " dans un acte de 1826.

2. - Le Réveil

Vers cette époque, le Réveil religieux commença à se faire sentir dans les Eglises du Nord où la piété avait souffert des influences philosophiques et des préoccupations politiques à la fin du XVIIIe et au commencement du XIXe siècle. M. Durell, pasteur à Quiévy (de son vrai nom Henri Levavasseur) M. Porchat, et un autre prédicateur dont on n'a pu me dire le nom, parcoururent le Vermandois, faisant des réunions d'appel : " Il passait, m'a raconté un vieillard qui avait alors une vingtaine d'années, des pasteurs à Nauroy tous les jours; on attendait que le Christ allait revenir ". Une société des missions évangéliques existait en 1828 dans cette Eglise.

3. – Création de la paroisse de Nauroy (1837)

Enfin les protestants de Nauroy eurent, pour la première fois depuis l'existence de leur petite communauté, leur pasteur à eux. Une ordonnance royale du 5 novembre 1837 créa la paroisse de Nauroy, rattachée au Consistoire établi depuis 1828 à Saint-Quentin.

Nous donnons plus loin (App. XII et XIII) la liste des pasteurs qui ont occupé le poste de Nauroy depuis 1838 ainsi que les noms des pasteurs et missionnaires nés dans l'étendue de la paroisse. La vocation de plusieurs de ceux-ci remonte au ministère du troisième pasteur de Nauroy, M. Louis Vernes, arrivé en 1841 mais qui pendant un demi-siècle après son départ en 1851 est toujours resté le " père " et le bienfaiteur de son ancienne paroisse.

Nous arrêtons notre étude historique à ce moment où la communauté protestante de Nauroy est officiellement reconnue et organisée : il nous reste à voir dans quels lieux elle avait pu jusqu'alors célébrer le culte et inhumer ses morts.

CHAPITRE IX

LES LIEUX DE SÉPULTURE DES PROTESTANTS DE NAUROY

1. - Le cimetière de Lehaucourt

Sous le régime de l'Edit de Nantes les protestants avaient leurs cimetières : la Révocation les leur enleva, comme tout le reste: il y a eu ainsi un cimetière à Lehaucourt où les protestants de la région étaient enterrés suivant la discipline " sans aucune prière ou prédication, ni aumône publique, pour éviter toutes superstitions "; les actes (dont aucun ne concerne, à notre connaissance, un protestant de Nauroy) sont signés des deux témoins qui ont accompagné le convoi " méditant selon l'objet qui se présente, tant les misères et la brièveté de cette vie que l'espérance de la vie bienheureuse ".

2. - Les enterrements secrets

Après la Révocation les protestants eurent à souffrir, jusqu'à une époque avancée du XVIIIe siècle, " même des infamies envers la personne des morts". L'un des plus révoltants exemples de cadavres traînés sur la claie est précisément celui du vicomte du Nouvion, mort sans avoir communié. Les protestants, on le comprend, n'étaient pas désireux d'exposer leurs morts à de pareils outrages en sollicitant du curé l'inhumation dans le cimetière catholique. Aussi, après 1759 seulement et jusqu'en 1788, n'avons nous relevé sur les registres de Nauroy que 20 inhumations de protestants, presque tous enfants en bas-âge, qui par conséquent n'avaient pas à recevoir le sacrement d'extrême-onction. Encore cinq ou six familles seulement recourent elles à ce moyen.

Toutes les autres font les enterrements en secret, de nuit, en présence de quelques parents ou amis très sûrs, au fond des jardins, " derrière les haies ". Ainsi en fut-il pour la plupart des Bas, Vatin, Lesourd, Courtois, Duproix. Pour les Claude Courtois les registres du curé ne renferment que deux actes, l'un après l'édit de 1787. Pour les Duproix il y a bien en 1768 une jeune fille de vingt ans, Marie-Madeleine, mais elle est " décédée subitement " (ou du moins on l'a déclarée ainsi), sans recevoir les sacrements. En 1894, les terrassiers qui creusaient, dans l'ancien jardin des Duproix, les fondations de nouveaux ateliers de M. Boudoux, trouvèrent sept squelettes rangés en ligne dans un espace d'une quinzaine de mètres, au fond du jardin, le long des haies ; il n'y avait pas trace de bois, ni de clous, ni de vêtements ; les fosses avaient été creusées jusqu'à la couche d'argile, à un mètre cinquante environ au-dessous du sol ; pour l'une d'elle seulement à soixante centimètres. Plusieurs étaient des squelettes d'enfants ; l'un des crânes présentait les dents de sagesse encore dans l'alvéole.

Le moment vint pourtant où les inhumations de protestants, toujours faites " en terre profane " furent pour ainsi dire officieusement autorisées : une déclaration du roi, donnée à Versailles, le 9 avril 1736, permit d'inhumer les corps auxquels le clergé refusait la sépulture ecclésiastique, " secrètement, sans éclat et sans scandale " ; ce n'était guère que constater l'état de choses existant déjà.

Voici comment les choses se passèrent souvent : on déclarait au curé qu'il y avait un mort à inhumer ; s'il refusait la sépulture dans le cimetière "sous prétexte que le défunt était de la religion prétendue réformée ", les parents faisaient constater qu'il était " mort et décédé de sa belle mort ", c'est-à-dire de mort naturelle. Le certificat dûment signé par " les principaux habitants " était présenté avec une requête en bonne forme au bailli, afin d'obtenir " qu'il plaise ordonner que le corps dudit... sera inhumé par un tel, que le suppliant choisit à cet effet et qui est l'huissier ordinairement employé " par exemple un sergent royal au bailliage de Saint-Quentin. Procès-verbal de l'inhumation (en terre profane) était dressé en présence des parents et témoins. Nous donnons en appendice (X) diverses pièces inédites d'une procédure de ce genre : inhumation faite à Jeancourt en 1767 en présence du garde de la duchesse d'Olonne, dame du lieu.

Lorsque les temps furent meilleurs, on pria l'un des anciens ou des lecteurs ordinaires de présider l'inhumation en faisant quelques prières et lectures de passages bibliques (aujourd'hui encore dans certaines familles de Thiérache, on continue à appeler un laïque de préférence au pasteur, pour les enterrements). En 1768, à Martigny, un nommé Pierre de Méry [ou plus probablement de Semery, nom fréquent dans la région], " octogénaire et professant le calvinisme depuis cinquante ans ", étant mort, " un calviniste du voisinage, nommé Darrest, est venu avec l'appareil d'un ministre faire, le jour et avec éclat, l'inhumation de ce défunt, a présidé au transport du corps, et, arrivé au lieu de la sépulture, a récité les psaumes et prêché à trois diverses reprises ".

Un document que nous citerons tout à l'heure montre que, du moins dans ce cas (près de Leuze), il ne s'agissait pas encore d'un cimetière spécial, quelque champ acquis à frais communs; comme ce fut le cas dans toutes les localités où il y avait un certain nombre de protestants, après l'Edit de tolérance, en vertu de l'art. XXVII.

3. - Le Cimetière actuel (1788 ?)

Pour Nauroy la seule indication que nous possédions est l'autorisation donnée, le 13 mai 1788, d'inhumer le corps d'une protestante " à l'endroit pour ce destiné ". Nous serions fort tenté de penser qu'il s'agit de la partie la plus ancienne du cimetière protestant actuel, au sud-est du village, sur une pente assez fortement inclinée le long du chemin qui descend " derrière les haies " ; nous n'avons pu recueillir aucun document sur l'origine ni la date d'acquisition de ce terrain ; mais il est fort vraisemblable que les choses se sont passées à Nauroy à peu près comme à Leuze où nous avons retrouvé deux pièces datées précisément de mai et juin 1788.

On remarquera, en les lisant, que le ministre avait réclamé dès le mois d'avril l'exécution de l'édit, et que les procureur et syndic de l'assemblée de l'élection écrivent à la Municipalité dans des termes très sympathiques aux non-catholiques, invitant la communauté (c'est-à-dire l'ensemble des habitants) à " fournir un terrain convenable et décent..., le faire enclore et limiter, à l'abri de toute insulte, tel que doit être un lieu destiné à la sépulture des hommes et DES CHRÉTIENS ". L'acquisition d'un champ est en effet faire par la communauté, une servitude de passage étant consentie par un voisin protestant ; mais la clôture sera faite aux frais des protestants, représentés par deux des leurs, lors de la signature de l'acte par le syndic et les notables.

Les choses se passèrent sans doute à Nauroy à peu près de la même manière et vers la même époque. Et depuis lors jusqu'à nos jours même, par une convention tacite, les seuls protestants ou personnes alliées à des familles protestantes ont continué à être enterrés dans le cimetière autorisé en 1788.

CHAPITRE X

LES LIEUX DE CULTE

1. – Les Maisons

Les lieux de culte sont aussi difficiles à préciser d'abord que les lieux de sépulture car on avait autant d'intérêt à les tenir secrets. Après les réunions de la Boite-à-Cailloux et pendant près d'un siècle les protestants de Nauroy paraissent s'être réunis les uns chez les autres ; et non pas hors du village, comme dans les carrières de Templeux ou les bois de Walincourt, mais dans les caves ou les chambres les plus éloignées de la rue.

D'après la tradition orale que nous tenons de divers membres des familles Bas et Courtois, et surtout de Joseph Vatin dit le père Vatin ou le Philosophe, né en 1810, mort en 1898, on se réunissait d'abord pour faire le culte chez les Duproix ; mais comme les Courtois et surtout les Bas paraissent de souche plus anciennement protestante établie dans le pays, il est probable qu'on se réunit d'abord dans quelqu'une de ces familles. Les Duproix et Courtois habitaient deux maisons voisines, en face du grand abreuvoir. On fit aussi le culte chez Charles Vatin, marié à Tournai en 1762 (et grand-père de Joseph). Sa chaumière datant du commencement du XVIIIe siècle, était sur la lisière du village au sud de la petite rue. La porte était fort basse et il fallait se courber pour entrer.

Ceux qui offraient ainsi l'hospitalité à leurs coreligionnaires, au lecteur, quelquefois au ministre, s'exposaient naturellement à être le plus rigoureusement frappés en temps de persécution : Pierre de Rancourt ou Drancourt est arrêté pour ce motif à Templeux en 1769.

2. - Les Temples. Leur emplacement

C'est de 1775 à 1778, nous l'avons remarqué, que les protestants de Nauroy cessent d'aller à Tournai, c'est-à-dire qu'à partir de cette époque - et déjà, pendant le ministère de Briatte (1771-73) - leurs assemblées furent plus régulièrement présidées par un pasteur à Nauroy même et qu'on dut songer à leur consacrer un local spécial et plus vaste.

Fut-ce d'abord, comme en maint autre endroit, une ancienne grange (ainsi à Lemé en 1780)?

La tradition locale, à Nauroy, parle plutôt d'une maison, derrière une grange, " un Temple ", affecté dès l'origine à cet usage, construit par corvées volontaires des protestants, à la fin du siècle, au temps de la Révolution. Les murs étaient en terre, paille et mortier ; la toiture en chaume. La grange qui séparait le temple de la rue grainde ou rue Obert appartenait aux Fontaine (Michel, marié à Tournay en 1764, Jean né en 1769) ; elle occupait l'emplacement de la cour actuelle du temple, en empiétant un peu sur la rue.

Un rapport adressé par le Consistoire à Rabaut le Jeune porte bien, en 1806 ; " A Nauroy.., on tient assemblée dans une maison habitée par un ménage ", mais cette indication vague, commune à toutes les localités précédentes et suivantes, peut fort bien s'entendre d'une construction spéciale contigüe au logement habité par ceux qui la possédaient peut-être au nom de l'Eglise.

Une statistique de 1828 porte "  Nauroy a un temple bâti aux frais des réformés".

A qui appartenait primitivement le terrain sur lequel, avec des agrandissements successifs, se sont élevés les divers temples de Nauroy ? C'est une question que, malgré toutes nos recherches, nous n'avons pu résoudre positivement. Le plan cadastral parcellaire (section A, 1re feuille, n° 231) indique bien comme propriétaire " Nauroy, la commune du (sic) " ; mais outre que cette forme singulière peut provenir d'une faute de lecture du copiste, pour : " Nauroy, la communauté " (protestante), ce plan ne date que de 1837 ; et la tradition constante dans l'Eglise est que le temple appartient aux protestants, lesquels ont toujours payé l'assurance et n'ont reçu, pour la dernière réédification, aucun secours de la commune.

Nous pensons, par analogie avec le cas de toutes les " maisons de prières " de la région, que celle de Nauroy fut construite sur un terrain donné ou vendu aux protestants par quelque famille protestante voisine : au commencement du siècle c'est un protestant, Jean-Baptiste Legrain, qui possédait le petit jardin contigü au temple (n° 232 du cadastre) et environ une verge de terre dans la cour du temple actuel, laquelle, par une anomalie unique, ne porte sur le cadastre aucun numéro d'ordre.

Le 25 novembre 1833 Isaac Courtois acheta à M. Fontaine le terrain contenu entre le vieux temple et la rue (Etude de Me Villain, au Câtelet).

Un frère de Jean-Baptiste, Josué Legrain (ou Grain) habitait avec son gendre Richet (Pierre-François) la maison cotée 229 sur le plan, aujourd'hui détruite.

Un second temple " bâti sur l'emplacement d'une maison de prières en ruines " fut inauguré le 4 octobre 1829 et brûlé en 1833. Le troisième, inauguré le 17 mai 1834, détruit par une trombe en 1864, a fait place au temple actuel inauguré le 9 août 1868.

3. - Description du Temple

Nous avons pu recueillir quelques détails sur l'avant-dernier, qui reproduisait encore à peu près les dispositions intérieures du premier lieu de culte, comme on en peut juger d'après les temples de la fin du XVIIIe siècle ou du commencement du XIXe encore existant, souvent au fond d'un jardin, à la Cense des Nobles (Landouzy), Vendelle, Montbrehain, Lempire (Ronssoy) etc.

On entrait par le midi ; la porte était tout à l'extrémité contre le mur ouest, un pignon sans ouverture. Un passage pavé en briques posées de champ, large à peine d'un mètre, conduisait, entre deux granges, en montant, de la rue à un porche de plein cintre, surmonté d'une planche avec cette inscription : C'EST ICI LA MAISON DE DIEU, C'EST ICI LA PORTE DES CIEUX. Il y avait un petit vestibule d'où une porte, en face du porche, donnait accès dans le temple. A droite en entrant il y avait dans le mur est du vestibule une étroite fenêtre à petits carreaux par où l'on pouvait jeter un coup d'oeil dans l'intérieur et voir si le pasteur avait commencé le service.

En face la porte du vestibule il y avait quelques chaises, mais le reste du temple était rempli de bancs en bois à dos plein, à huit places. Chaque banc avait été payé à l'origine par une famille ; la propriété s'en transmettait par héritage ou. par vente à l'amiable. Plusieurs, à en juger par ceux qui restent dans le temple de Montbrehain, étaient ornés de bordures et de bras sculptés.

Les femmes s'asseyaient à gauche du prédicateur, les hommes à droite. Au bout il y avait trois bancs de chaque côté, perpendiculaires aux autres. Du côté des femmes le premier de ces bancs latéraux était occupé par des vieillards probablement durs d'oreille.

Au fond était la chaire : celle du temple actuel provient de celui de 1834. Elle était beaucoup plus élevée qu'aujourd'hui au-dessus du sol. Il n'y avait pas de ciel (abat-voix) au-dessus. Deux petites fenêtres étaient tout en haut du mur du fond, à droite et à gauche de la chaire. Cette disposition générale est à peu près celle du temple actuel de Serain.

A gauche de la chaire était un banc à deux places pour le lecteur ou les deux lecteurs qui remplaçaient fréquemment le pasteur. De l'autre côté de la table de communion, en face de la chaire, un banc demi-circulaire, à dossier, d'une dizaine de places, était réservé aux anciens, mais ils n'y allaient pas ordinairement, préférant s'asseoir sur le banc de leurs fils et petits-fils.

Les murs étaient tout unis, d'une teinte blanche bleutée et sans aucune inscription. Il y avait au nord quatre fenêtres et au midi trois. Au début il n'y avait pour les jours sombres qui viennent de bonne heure en Picardie, d'autres moyens d'éclairage que de petites chandelles fichées sur des morceaux de bois en croix, plantés dans le mur. On remarquait ceux qui, comme madame veuve Courtois, s'offraient le luxe de mettre dans le mur au-dessus de leur banc, un clou pour y accrocher une petite lampe. Il n'y avait point de chauffage dans les premiers temps. Le poêle ne fut installé qu'assez tard.

Tout simple qu'il fût, cet édifice paraissait presque beau aux protestants de Nauroy. Ceux qui ont connu le vieux temple insistaient avec émotion, en me racontant leurs souvenirs, sur ce que " c'était bien supérieur à toutes les maisons de paille " de Nauroy. C'était bien là, pour eux, " la maison de Dieu " qu'ils avaient si longtemps désirée. Aussi est-ce avec joie que deux fois par dimanche, malgré le vent et la neige, et parfois sur des échasses pour traverser " les bourbes ", ils arrivaient de bonne heure pour chanter quelques psaumes en attendant le commencement du service.

  • Roi des rois, Eternel mon Dieu !
  • Que ton tabernacle est un lieu
  • Sur tous les autres lieux aimable.
  • Mon coeur languit, mes sens ravis
  • Ne respirent que tes parvis
  • Et que ta présence adorable.
  • Mon âme vers toi s'élevant
  • Cherche ta face, à Dieu vivant !

CONCLUSION

Nous ne pouvons mieux terminer cette modeste étude qu'en signalant ce rôle du chant dans le maintien et le développement du protestantisme dans toutes les Eglises du Nord, et très particulièrement dans cette Eglise de Nauroy. Les époques où, pour ainsi dire par alluvions successives, la Réforme s'est étendue à de nouvelles familles, sont aussi celles où l'on a le plus chanté. Ces époques nous les rappelons ici : c'est vers 1562 (quand les psaumes traduits par Marot et Bèze sont encore une nouveauté) ; puis le commencement du XVIIe siècle, après l'Edit de Nantes ; puis cet étonnant mouvement après la Révocation, au temps de la Boite-à-Cailloux (1691); enfin (comme une seconde édition de ce fait) entre 1760 et 1789, surtout vers 1775, ces assemblées où les catholiques accourent en foule et se convertissent à tel point que si cela avait continué, au dire d'un fonctionnaire, les prédicants auraient presque partout remplacé les curés.

C'est à ces deux fins de siècles que remonte l'origine du protestantisme dans la plupart des familles protestantes actuelles de la région. A Nauroy, les Bas et Vatin paraissent les plus anciens, peut-être avec les Duproix ; ils sont renforcés par des familles d'autres villages protestants, auxquelle on s'allie par mariages : les Courtois d'Hargicourt, les Potentier de Bohain et Montbrehain, les Delaporte de Jeancourt, les Louchard d'Elincourt....

Eh bien, tous ces hommes qui étaient de fermes croyants étaient aussi de bons chanteurs ; et la foi s'est transmise de génération en génération, en grande partie grâce au chant des psaumes. Au temps des pires persécutions lorsqu'il n'y avait point de temple, ni même d' " assemblée " ; dans les plus pauvres familles, là même (et c'était assez rare) où l'on ne savait point épeler la Bible, l'enfant au berceau, dans la chambre maternelle, ou le grand garçon ramassant dans la cave les brins de fil du père, entendaient chanter...

Michelet a écrit, sur " cet art plus près de Dieu ", une belle page que nous citerons pour finir :

" Avez-vous vu les caves misérables de la Flandre, l'humide habitation où le pauvre tisserand, dans ce sombre climat d'éternelle pluie, envoie, ramène et renvoie le métier d'un mouvement automatique et monotone ? Cette barre qui, lancée, revient frapper son coeur et sa poitrine pulmonique, ne fait-elle rien, je vous prie, qu'un tour de fil ?... Oh ! voici le mystère. De ce va-et-vient sort un rythme ; le pauvre homme à voix basse commence un chant rythmique.

" A voix basse ! il ne faudrait pas qu'on l'entendit. Ce chant n'est pas un chant d'Eglise. C'est le chant de cet homme, à lui, sorti de sa douleur et de son sein brisé. Mais je vous assure qu'il y a plus de soleil maintenant dans cette cave que sur la place de Florence ; plus d'encens, d'or, de pourpre, que dans toutes les cathédrales de Flandre ou d'Italie... L'Eglise ne sait et ne peut chanter ; elle ne peut rien pour cet homme. Il faut qu'il trouve lui-même...

" Ce tisserand de la banlieue d'une grande ville n'a garde de chanter haut. Il est humble comme la terre, le terrier où il vit. Le noble carillon de la ville, qui réjouit les autres de quart en quart, au contraire lui sonne aux oreilles : " Tu n'es rien, tu seras battu : Tu n'as pour toi que Dieu ! "

" Dieu le reçoive donc ! Dieu entend tout et ne dédaigne rien... Hérésie musicale ! grande et contagieuse, je vous le dis. Car plus d'un, le dimanche, fuyant les cathédrales, ira furtivement surprendre aux caves ce petit chant qui fait pleurer.

" Il vous semble très doux, et il contient un dissolvant terrible, une chose qui fait frémir le prêtre, qui le brise, renverse ses tours, ses dômes, toutes ses puissances, qui nivelle la terre avec les ruines des cathédrales anéanties. C'est la réponse de Dieu au tisserand : " Chante, pauvre homme, et pleure... ta cave est une église... tu as péché, mais tu as bien souffert. Moi j'ai payé pour toi, et tout t'est pardonné ".

(Suite du document)


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